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«Si Verdun est devenu le lieu emblématique de l’amitié entre la France et l’Allemagne, c’est précisément parce qu’il avait été le haut lieu de la résistance française en même temps que le haut lieu d’une mort de masse allemande», rappelle l’historien Antoine Prost. Avant une nouvelle semaine à risques sur le front social, le chef de l’Etat entend saisir cette commémoration pour prendre un peu de hauteur, parler «à la France et à tous les Français» d’identité et d’unité. Et pour (tenter de) relancer le projet européen sur fond de montée des populismes.

Hollande vs Mitterrand

L’ombre du premier président socialiste planera sur l’ancien champ de bataille toute la journée de dimanche. En 1984, François Mitterrand livre à l’histoire l’image iconique du couple franco-allemand, dix-neuf ans après le traité de l’Elysée signé par Charles de Gaulle et Konrad Adenauer. Mitterrand retrouve Helmut Kohl devant l’ossuaire de Douaumont, une première pour un chancelier allemand. Pendant la Marseillaise, le chef de l’Etat français saisit la main de son invité. «Le geste est devenu une évidence… après, se souvient Jean-Louis Bianco, alors secrétaire général de l’Elysée. Les cœurs et les esprits y étaient prêts, mais on ne le savait pas avant. Mitterrand a senti ça tout seul et n’avait parlé de son idée à personne.» Pour ne pas être accusé de singer son prédécesseur, Hollande ne prévoit aucune effusion dimanche à Verdun, mais un fac-similé du livre d’or signé par Mitterrand et Kohl sera remis aux deux dirigeants. Pour cette première commémoration d’ampleur en l’absence des derniers poilus, aujourd’hui tous disparus, il fallait trouver d’autres symboles : Merkel sera la première dirigeante allemande reçue à la mairie de Verdun et une plaque sera inaugurée à Douaumont pour rappeler qu’y reposent les restes mélangés de soldats allemands et français. «C’est la touche finale du travail de mémoire, se réjouit-on à l’Elysée. Cent ans après, on est capables de dire que nos morts reposent ensemble.»

Europe : mémoire vs projet

Hollande et Merkel ont rendez-vous au mémorial de la Grande Guerre, dont l’adresse est à elle seule un symbole continental puisqu’il est sis au 1, avenue du corps européen. Avant eux, De Gaulle et Mitterrand ont déjà beaucoup parlé d’Europe à Verdun. «Faites l’Europe, parachevez l’œuvre entreprise», enjoignait le socialiste dès 1986. Sauf que pour l’instant, il est plus question de mémoire que de projets concrets entre Paris et Berlin.

Depuis près d’un an, l’Elysée vend une hypothétique «initiative franco-allemande» pour relancer l’Europe. Chaque fois remisée derrière une actualité dramatique (migrants, attentats…) et handicapée par un manque d’enthousiasme flagrant côté allemand. Où sont passés les Airbus de l’énergie et autres géants du numérique, le gouvernement et le Parlement de la zone euro ? A l’Elysée, on parle désormais d’un «travail de fond au niveau européen, pas seulement franco-allemand» sans plus de précisions. Mercredi, avant le Conseil des ministres, Hollande a réuni une demi-douzaine de membres du gouvernement afin d’évoquer l’après-référendum britannique sur la sortie de l’UE. Mi-juin, c’est finalement lui qui accueillera à Paris la réunion des sociaux-démocrates européens prévue à Rome la semaine dernière et annulée à cause du crash du vol Paris-Le Caire. Dimanche, entre deux morceaux de cérémonie officielle qui doit s’étaler sur toute la journée, Hollande et Merkel auront un déjeuner de travail. «Nous voulons être dans la relance de l’idéal européen, a expliqué le chef de l’Etat mardi sur France Culture. En 1984, il n’y avait pas eu de discours, leurs mains suffisaient. Là il nous faut agir avec nos paroles et nos actes pour que cette amitié soit utile à l’Europe et au monde.»

Schlöndorff vs Black M

A l’Elysée, plus personne ne veut parler de la polémique Black M. Peu importe que le concert du rappeur, membre du groupe Sexion d’assaut, n’ait jamais été destiné aux huiles invitées dimanche mais aux milliers de jeunes figurants franco-allemands qui passent trois jours sur les lieux pour les besoins de la cérémonie. Peu importe que, derrière les appels officiels des ministres au maire PS de Verdun pour qu’il tienne bon face à la censure, l’Etat ait retiré la subvention au cachet de l’artiste. Cette «malheureuse affaire est derrière nous», a insisté Manuel Valls pour éteindre l’incendie allumé par l’extrême droite.

Au sommet de l’Etat, on s’évertue à souligner «la dignité, la lenteur et l’émotion» du spectacle officiel auquel participeront 4 000 jeunes, mis en scène par le cinéaste allemand Volker Schlöndorff, fils de soldat allemand, et orchestré par les Tambours du Bronx, dont les sons métalliques doivent simuler les combats. Ce qui ne représente pas vraiment une poussée de renouveau artistique : deux ans après sa création, le groupe français de percussionnistes accompagnait le bicentenaire de la Révolution en 1989 à Paris, sous la baguette de Jean-Paul Goude et sur commande de… François Mitterrand.

Laure Bretton