• «Gruge»

    Duflot et la fraude à l'Ussarf : derrière la polémique, la politique

    Par Rachid Laïreche 1 octobre 2016 à 09:07 (mis à jour à 19:34)        LIEN
     
     
     

    Cécile Duflot à La Courneuve, le 10 septembre 2016. Photo Thomas Samson. AFP

    Mardi, jour du premier débat des primaires EE-LV, «le Canard enchaîné» a révélé une «gruge» au moment du licenciement des attachés parlementaires de l'ancien groupe écologiste. Pas si simple.

    Le hasard n’existe pas : l’information tombe - mardi après-midi - quelques minutes avant le premier débat télévisé des candidats à la primaire écologiste. Un article du Canard Enchaîné met en cause Cécile Duflot pour sa gestion des licenciements des dix collaborateurs du groupe écologiste à l’Assemblée nationale, après son éclatement au printemps dernier. Selon le journal, la députée, qui présidait le groupe, aurait convoqué les dix licenciés en entretien individuel pour leur proposer un «accord transactionnel» qui permet d’échapper aux «cotisations sociales sur les indemnités supplémentaires» et de «gruger l’Urssaf de plus de 50 000 euros sur un total de 118 500 euros». Comprendre : elle a inventé un conflit pour que les salariés touchent le jackpot. Certains ont touché leur solde de tout compte avec une rallonge d’environ 15 000 euros grâce à l’opération.

    Autre accusation : Cécile Duflot aurait dispatché à sa manière l’enveloppe de 264 000 euros remise par l’Assemblée nationale afin d’indemniser les licenciés. Comprendre : ses soutiens se remplissent les poches et les supporters de François de Rugy, son ennemi, comptent leurs sous. Les accusations sont lourdes. Parmi les attachés parlementaires, ils sont deux à être mécontents : un garçon et une fille. Aujourd’hui, ils ont tous les deux retrouvé un poste au sein du groupe socialiste à l’Assemblée.

    Mardi soir, quelques minutes avant le débat, Cécile Duflot a nié au micro de LCP. La candidate à la présidentielle a déclaré : «Nous avons vécu un moment difficile avec la dissolution du groupe, nous avons fait en sorte qu’ils soient licenciés dans les meilleures conditions pour eux. Et dans le respect de la loi puisque l’intégralité du processus a été supervisée par une avocate et par les services de l’Assemblée, qui ont la délégation pour gérer les aspects financiers.»

    Comment s’est déroulé le licenciement ?

    Le 19 mai, six députés écologistes «réformistes» quittent le groupe écolo après des mois de tension avec les députés anti-gouvernement. En le quittant, François de Rugy, Eric Alauzet, Christophe Cavard, François-Michel Lambert, Véronique Massonneau et Paul Molac entérinent de fait la disparition du groupe écologiste. Après ces départs, le groupe n’est plus composé que de neuf membres (dont Cécile Duflot), et il en faut 15 pour former un groupe. Les réformistes, eux, rejoignent le groupe des socialistes à l’Assemblée.

    La majorité des dix salariés apprennent la nouvelle via les réseaux sociaux. C’est sur Twitter que les réformistes ont annoncé leur départ. Panique. «L’ambiance était mauvaise depuis des mois. Mais on aurait aimé l’apprendre de manière différente, après une discussion. Pas sur Twitter», lâche, dépité, un ancien salarié. Les attachés parlementaires demandent des comptes. Cécile Duflot cherche des solutions pour éviter «la mort du groupe» auprès du président de l’Assemblée, Claude Bartolone. En vain. Les dix salariés se retrouvent à la porte.

    Un attaché parlementaire (proche de Duflot) raconte : «On a eu le droit à un licenciement économique mais ce n’était pas suffisant. Nous étions en colère : les raisons du licenciement et la manière ne passaient pas. Cécile n’a pas inventé de conflit, il était réel». Un ancien salarié qui roule pour les réformistes confirme. Après de nombreuses discussions et des menaces de «prud’hommes», Cécile Duflot convoquent tous les salariés les uns après les autres. Accompagnée d’une avocate (sans grande expérience), elle propose «un accord transactionnel» qui permet de calmer la douleur et gagner un peu plus d’argent. Un salarié nous raconte : «Cécile était mal. C’était compliqué pour elle de mettre les gens à la porte donc elle a tout fait pour simplifier et arranger les choses. Et surtout, elle avait une crainte : qu’un employé dépose plainte après son licenciement. Elle avait peur de se retrouver devant les prud’hommes alors qu’elle n’était pas la responsable. Cécile a toujours été contre la dissolution du groupe.»

    Du côté des mécontents on conteste cette version sans grande virulence. Thibaut, le garçon mécontent,  au courant quelques jours auparavant du départ des réformateurs, explique : «Je ne sais pas si Duflot a fraudé l’Urssaf ou inventé un conflit. Je dis juste que le licenciement économique était logique et que la dissolution du groupe était tout sauf une surprise.» Selon la loi, un accord transactionnel permet d’éviter le versement de cotisation sociale, ce qui peut arranger financièrement le salarié comme son employeur, au détriment de l’Urssaf. A condition que l’on reconnaisse un désaccord entre les deux parties.

    Reste un hic. Le texte est daté au 15 juillet alors que Cécile Duflot propose l’accord transactionnel au mois de juin. On a essayé de joindre l’avocate, en vain. Un proche du dossier nous explique : «Cette date, ce n’était pas pour frauder. C’était juste pour se laisser un peu de temps : il y avait beaucoup de détails à régler et on ne voulait faire pas les choses dans le speed.» Bon…

    Les proches de Duflot ont-ils touché plus d’argent que les autres ?

    Selon le Canard enchaîné, oui. Le journal écrit : «Ces indemnités, censées subvenir équitablement aux besoins de tous les salariés mis au chômage, sont distribuées à la tête du client». Sur les dix salariés, ils sont deux à se plaindre. Joint par Libération, Thibault explique : «La question que je me pose, c’est comment ils ont réalisé le calcul ?»

    Du coup, on a posé la question. Et on a trouvé une réponse. «Tout le monde a le droit à son solde de tout compte et, pour les indemnités transactionnelles, c’est une péréquation basée sur le niveau de salaire, l’ancienneté, et les probabilités de retrouver un nouvel emploi», dit-on dans l’entourage de Cécile Duflot. Le dernier point est assez aléatoire. Les proches de la députée argumentent : «C’est logique, mais si ça peut vous rassurer, ceux qui ont eu le droit à un peu plus d’argent que les autres ne sont pas des proches de Cécile Duflot.» Une affirmation que l’on n’a pas pu vérifier.

    Selon nos informations, le garçon mécontent, qui travaille aujourd’hui au groupe socialiste, a perçu ses indemnités de licenciement légales et son solde de tout compte, soit la somme totale de 3 700 euros. Et il a refusé la voie du protocole transactionnel (même si on lui a proposé 2 000 euros en plus). Un détail important : Thibault, qui touchait près de 4 000 euros par mois, travaillait dans le groupe uniquement depuis quatre mois.

    En ce qui concerne Hassia (1), la fille mécontente, qui travaille également au groupe socialiste, c’est différent. Elle travaillait au 4/5e depuis la création du groupe en 2012. Elle a touché près de 12 000 euros (le montant de son solde de tout compte) et elle a accepté les indemnités transactionnelles. Un montant confidentiel qui ne peut pas être révélé. Mais depuis la polémique, après la parution de l’article, elle reste en retrait. C’est le garçon mécontent qui est en première ligne.

    Le cri des mécontents de l’ancien groupe écologiste agace leur ancien collègue. Et pas que des proches de Cécile Duflot. Un ancien attaché parlementaire, qui roule pour les réformistes, nous confie en off : «L’ambiance était mauvaise entre les députés mais c’était différent entre nous, les salariés. On savait faire la part des choses et on a toujours été solidaires entre nous. Et aujourd’hui, au moment où la page se tourne, les deux mécontents parlent alors que tout s’est réglé en transparence et qu’ils ont trouvé un travail dans la foulée. Sur les dix salariés, on est 5 à être au chômage et pourtant on ne la ramène pas.»

    Derrière la polémique, la politique ?

    La réponse est «oui» pour Cécile Duflot. La rancœur est tenace entre les anciens amis devenus ennemis. Plus un échange entre Cécile Duflot et François de Rugy ou Barbara Pompili. «Les deux qui se plaignent ne sont pas dans le besoin, ils répondent aux ordres de leurs chefs», lâche un ancien salarié. Après la parution de l’article dans le Canard enchaîné, les écologistes «réformistes» ont publié un communiqué. Ils demandent des comptes. François De Rugy nous explique : «Ce n’est pas un coup politique de ma part, la dissolution [du groupe] a été douloureuse, et on ne va pas en rajouter. Au contraire, j’ai voulu aider Cécile, je lui ai dit par oral et par écrit, mais elle a toujours refusé. Aujourd’hui, nous sommes en droit de nous poser des questions sur le sort des salariés et l’état de la trésorerie. Ils devront rendre des comptes.» En effet, les députés écolos pro-gouvernement ont versé une partie de leur salaire sur le compte du groupe écolo jusqu’à leur départ. La cotisation variait entre 1 000 et 1 500 euros tous les mois.

    De son côté, Cécile Duflot, qui est en pleine campagne dans la primaire EE-LV, aurait pu être éclaboussée. Ce n’est pas le cas. Ses concurrents à la primaire ont jeté un œil, posé quelques questions et surveillent le dossier de loin. L’un d’entre-deux nous confie : «On connaît nos anciens camarades et leurs méthodes.» Lorsqu’on a interrogé le garçon mécontent sur le timing de l’article, publié le jour du débat de la primaire, il a répondu : «Moi je n’y suis pour rien. A la base, il devait être publié la semaine d’avant…»

    Rachid Laïreche
    Ce qu'il faut retenir du premier débat de la primaire EE-LV :
     
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  • «Obsédé», «inhumain», l'insaisissable personnalité du tueur de Nice

    Par Sylvain Mouillard , Willy Le Devin , Ismaël Halissat et Julie Brafman 1 octobre 2016 à 07:49       LIEN
     
     
     
     
     

    L'appartement de Mohamed Lahouaiej Bouhlel, photographié le 16 juillet depuis un trou pratiqué par la police, le 16 juillet. AP Photo/Luca Bruno AP

    INFO LIBERATION - Près de trois mois après l'attentat du 14 juillet, les nombreux témoins entendus par les enquêteurs dressent le portrait d'un homme narcissique, déterminé à commettre un massacre. Mais sa radicalisation et ses ressorts restent mystérieux.

    Près de trois mois après la tuerie qu’il a perpétrée à Nice, causant la mort de 86 personnes sur la Promenade des Anglais, Mohamed Lahouaiej Bouhlel demeure un profond mystère. La vie dissolue de ce père de trois enfants, né à M’saken (Tunisie) il y a 31 ans, semblait souvent à mille lieues des préceptes édictés par l’Etat islamique (EI). Certes, les spécialistes répondront qu’il n’y a pas de «profil type». Et que des similitudes avec d’autres terroristes, tels le violent Amedy Coulibaly ou l’étrange Salah Abdeslam, existent.

    Mais la lecture des premiers éléments de l’enquête de personnalité auxquels Libération a eu accès a de quoi laisser pantois. Chez Mohamed Lahouaiej Bouhlel, rien, hormis quelques vidéos exhumées dans son ordinateur, ne paraît pour l’heure étayer une conscience aboutie de la doxa jihadiste. En revanche, la drague, le culte de soi et la fascination pour la violence sont omniprésents.

    «Obsession pour le sexe et la pornographie»

    Le Tunisien, ne pratiquant pas la religion musulmane, mangeant du porc, fumant et buvant à l’occasion, apparaît surtout très soucieux de son apparence. L’exploitation d’un des téléphones portables de cet adepte de sports de combat témoigne en outre de son «obsession pour le sexe et la pornographie», notent les enquêteurs. Pour étayer ce portrait, ces derniers peuvent s’appuyer sur les nombreux témoignages de personnes l’ayant fréquenté depuis son arrivée dans le sud de la France en décembre 2007, après son mariage avec H., sa cousine niçoise.

    A lire aussi : Sur les traces du tueur de Nice

    V., inscrite dans la même salle de sport il y a trois ans, le décrit un «dragueur» et un «obsédé sexuel». «Le prof de salsa connaissait Mohamed, il l’avait déjà mis plusieurs fois dehors du cours parce qu’il draguait avec beaucoup d’insistance toutes les filles», raconte-t-elle. Avec lui, «tout tournait autour du sexe». La danseuse précise que Bouhlel s’était créé plusieurs comptes Facebook avec lesquels il «harcelait les filles». L’un d’entre eux porte un nom éloquent, «Salsa Caliente». A., son beau-frère, confirme cette obsession pour le sexe, pointant chez lui un «besoin de séduire et de coucher avec des femmes». «Il avait le démon en lui, confie-t-il aux enquêteurs. Il m’a même montré la poupée gonflable qu’il avait chez lui.»

    Un autre homme a bien connu Bouhlel. Il s’agit de R., âgé de 74 ans. Tout à la fois confident et financeur de Bouhlel, il avoue qu’il «aimait beaucoup» celui qu’il appelle «Momo». R. aurait même «bien aimé» avoir des relations sexuelles avec lui («Il était tellement beau»), mais celui-ci «aimait trop les femmes». Le témoignage du septuagénaire éclaire une autre facette de la personnalité de Bouhlel. Celle d’un mari «violent», capable de brutaliser son épouse «pour avoir des rapports sexuels directs et brutaux, sans sentiments». «Quand il bousculait sa femme, elle m’appelait et j’étais comme le papa, dit R. J’allais chez lui et je le grondais.»

    A lire aussi : Dans le quartier du tueur de Nice : «Il me faisait peur»

    Une proche de son épouse affirme que Bouhlel «a fait des choses inhumaines comme faire caca sur le lit de ses enfants, jeter du vin sur la figure de sa femme. Il prenait la poupée de sa fille et devant la petite attrapait un couteau et la plantait dans la poupée pour faire mine de la tuer». Le couple, qui a eu trois enfants, finit par entamer une procédure de divorce en 2014.

    «Aucun problème de discipline»

    C’est au cours de la même année que Bouhlel rejoint une entreprise de transports de la région niçoise, en tant que chauffeur livreur. Son CV vante un travailleur à la «bonne présentation, souriant et dynamique». Entendu par les enquêteurs, le patron ne se souvient d'«aucun problème de discipline» le concernant. L’homme avait toutefois été condamné en mars 2016 à six mois de prison avec sursis pour avoir frappé un automobiliste avec une palette de bois.

    Quelques jours après l’attentat, François Molins, procureur de Paris, évoquait un intérêt «récent» de Mohamed Lahouaiej Bouhlel pour la mouvance islamiste radicale, avançant ainsi la thèse d’une «radicalisation éclair». Les premières investigations du dossier n’ont pas permis d’y voir plus clair dans le changement d’attitude de celui que son entourage surnommait «Salmene», son deuxième prénom. Son ami proche, R., rapporte ainsi : «Il aimait la France, il aimait les Français et détestait les Arabes.» Après l’attentat de Charlie, Bouhlel lui aurait même envoyé un texto où il écrivait «Je suis Charlie».

    Des changements de comportement

    Même parmi ceux qui seront mis en garde à vue dans les heures suivant le massacre, personne n’est vraiment capable d’expliquer la métamorphose. Hamdi Zagar, dont le frère a épousé la sœur de Bouhlel, se souvient simplement que depuis la fin du mois de juin, le terroriste écoutait des récitations du Coran dans sa voiture. «Lorsque nous étions chez moi pour faire du bricolage, j’ai mis de la musique et des clips à la télévision. Mohamed m’a dit de ne pas mettre de la musique, que c’était un péché d’écouter la musique», raconte-t-il aux enquêteurs. Mohamed Lahouaiej Bouhlel se serait également mis à critiquer sa tenue vestimentaire, soutenant que son «bermuda devait arriver en dessous du genou».

    Mohamed Ghraieb, désormais mis en examen pour «complicité d’assassinats en bande organisée en relation avec une entreprise terroriste», raconte que le comportement de Bouhlel avait «changé», décrivant une rencontre survenue une dizaine de jours avant l'attentat. «J’ai été surpris par le fait qu’il s’était laissé pousser la barbe alors que d’habitude, il est toujours bien rasé, témoigne cet ami de longue date. Nous en avons parlé, il m’a demandé mon avis avant de m’expliquer que la signification de cette barbe était religieuse (...). Ce jour là, il m’a également parlé de l’État Islamique, en me disant qu’il ne comprenait pas pourquoi il ne pouvait pas prétendre à un territoire.»

    Pas de trace d’allégeance à l’EI

    A ce stade, les investigations n’ont pas montré de trace d’allégeance de Bouhlel à l’EI, aucune lettre n’a été retrouvée sur lui ou à son domicile. L’exploration de son ordinateur a seulement révélé une fascination pour les scènes de violence extrême. Les enquêteurs y ont ainsi ramassé pêle-mêle des photos d’Oussama Ben Laden, du jihadiste algérien Mokhtar Belmokhtar ou encore des auteurs de l’attentat du musée du Bardo survenu en mars 2015 en Tunisie. Sans compter des images de décapitation ou de viscères.

    L’historique de sa navigation Internet est quant à lui un curieux agrégat de sites pornographiques et d’une documentation sur un projet d’attentat qui semble déjà bien élaboré quelques jours avant le passage à l’acte. Dès le 2 juillet, Mohamed Lahouaiej Bouhlel utilise des mots-clés comme «horrible accident mortel» ou «terrible accident mortel».

    Si sa radicalisation interroge, sa détermination à commettre un massacre apparaît plus évidente. Les policiers découvrent, interloqués, quelques photos des festivités du 14 juillet... 2015 prises par le terroriste. Ces images semblent les prémices d’une préparation minutieuse. Dix jours avant l’attentat, Lahouaiej Bouhlel aurait souhaité conduire un camion d’un tonnage conséquent pour faire davantage de victimes.

    Il multiplie les repérages, se gare sur le trottoir

    C’est ainsi, que lors d’un premier échange téléphonique avec un loueur de Colomars, commune limitrophe de Nice, il explique qu’il souhaite louer un camion de 12 tonnes. Problème, il n’y en a plus. Il demande alors si un 19 tonnes est disponible mais le loueur n’en possède pas. La conversation s’arrête là. Le 11 juillet, il parvient à louer un 19 tonnes à Saint-Laurent du Var, une autre ville proche de Nice.

    Une fois au volant de son Renault Premium, Mohamed Lahouaiej Bouhlel s’attelle aux repérages. Il multiplie les allers-retours sur la Promenade des Anglais. Et va même jusqu’à se garer sur le trottoir pour ce qui ressemble à une mesure de l’espace entre deux poteaux d’une des pergolas fixée sur le bitume. A travers le pare-brise avant, il prend en photo la structure, laissait appraître un bout du volant, comme pour mieux calculer sa trajectoire. Sur l’une des 1 200 caméras de la ville, le camion est visible, planté là, en plein milieu de l’immense esplanade.

    A lire aussi : Les peu discrètes allées et venues d'un 19-tonnes blanc

    Comme à son habitude, Mohamed Lahouaiej Boulhel documente tous ses faits et gestes par des photos. Parfois accompagné d'un ami, parfois seul. Ainsi, dans l’après-midi du 14 juillet, le terroriste se photographie avec des jeunes déguisés en résistants de la seconde guerre mondiale. Sur le dernier selfie, il pose au milieu des piétons qui déambulent. Quelques heures plus tard, Mohamed Lahouiaej Bouhlel sera filmé par les caméras de vidéosurveillance de la ville en train de s’engager sur cette même Promenade des Anglais. Il est 22h30, et son funeste périple commence.

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  • Opération « ville morte » à Belfort : « Il faut sauver le soldat Alstom »

    LE MONDE | 24.09.2016 à 18h25 | Par Alexandre Bollengier (Belfort, correspondant)    LIEN

    Manifestation à Belfort contre la fermeture de l’usine Alstom, le 24 septembre.

    Un lapsus traduit toujours la véritable pensée de son auteur. Celui commis par Pascal Novelin, délégué syndical CGT d’Alstom Transport, lors des prises de paroles qui ont lancé à Belfort, samedi 24 septembre, la manifestation de « soutien aux Alsthommes », a fait frémir, et sourire, les 4 000 à 5 000 personnes présentes. Alors que, depuis les marches de la Maison du Peuple, place de la Résistance, il évoquait le projet de la direction d’Alstom de transformer le site belfortain, berceau de l’industrie ferroviaire française, en « site de maintenance », sa langue a fourché : le mot « maintenance » est devenu… « maltraitance ».

    Car c’est bien de « maltraitance » dont les salariés d’Alstom, et la grande majorité des habitants de la ville, estiment être les victimes depuis l’annonce, le 7 septembre dernier, de la fin programmée de la production, dans la Cité du Lion, des locomotives et motrices de TGV. Une production dont les prémices remontent à la fin du XIXsiècle, précisément à 1879.

    « Nous sommes Alsthommes »

    « Je ne m’attendais pas du tout à une telle nouvelle », tremble encore Marie-Louise, 65 ans. « Heureusement qu’à ce moment-là j’étais assise, sinon je crois bien que je serais tombée parterre. » Elle n’a pas assez de ses dix doigts pour compter les membres de sa famille, et ses amis, qui ont travaillé ou travaillent toujours à Alstom. « Mon mari y a passé quarante-trois ans de sa vie professionnelle, dans la branche énergie. Il fabriquait des turbines à gaz. Ma filleule et deux de mes neveux y sont aujourd’hui salariés. » Des neveux révoltés. « Je leur ai dit que cela ne servait à rien de s’énerver, j’ai essayé de les calmer, mais maintenant il faut vraiment que le gouvernement se remue les fesses. Alstom ne peut pas, ne doit pas s’arrêter, ce n’est pas possible ! »

    Actifs, retraités, étudiants, élus et syndicalistes du Territoire de Belfort, du Pays de Montbéliard et plus généralement de toute la Franche-Comté, ex-salariés des hauts fourneaux de Florange aussi : c’est un cortège très bigarré, mais soudé autour d’une même cause – « Nous sommes Alsthommes » –, qui s’est élancé de la Maison du Peuple pour rejoindre la Vieille Ville et la préfecture.

    Danielle, 76 ans, s’y est glissée parce que « Alstom, c’est le poumon de Belfort ». Elle y a fait un bref passage de 1969 à 1971. « Je ne suis pas restée parce qu’ils recrutaient surtout des dactylos », se souvient cette ancienne traductrice d’anglais. En revanche, son grand-père paternel, lui, y a turbiné beaucoup plus longtemps. « C’était bien avant la Seconde Guerre mondiale, dans les années 20. » Alstom ne s’appelait pas encore Alsthom, ni Alstom, mais la Société alsacienne de construction mécanique (SACM). « Je ne l’ai pas connu, il est mort à Auschwitz en 1945. Il compte parmi les victimes de la rafle du Vél d’hiv. » Danielle est venue « par solidarité », mais sans se faire d’illusion. « Bien sûr, j’aimerais que la direction d’Alstom revienne sur sa décision, mais je n’y crois pas vraiment. »

    « T’as vu, j’ai sorti une relique »

    Mohamed ne voit pas non plus comment on pourra inverser la vapeur. « Alstom à Belfort, c’est cuit », lâche même ce salarié d’un bureau d’études du constructeur PSA, âgé de 42 ans. Il est venu à la manif avec sa petite fille, « par solidarité » et « parce qu’Alstom fait partie de mon histoire familiale ». Joignant le geste à la parole, il sort son portefeuille de la poche intérieure de son blouson et en retire, avec d’infinies précautions, un document de la taille d’une carte de visite. Il porte un numéro, le 19 089, une date, le 10 novembre 1969, et une photo d’identité. « C’est la carte professionnelle qui a été remise à mon père lors de son embauche chez Alsthom (avec un « h »). » Il s’appelait Ali et n’est plus de ce monde aujourd’hui.

     

    Entre 4 000 et 5 000 personnes ont battu le pavé, samedi après-midi, à Belfort.

    « La fin d’Alstom a Belfort, ça fait quand même bizarre », confie-t-il avec émotion. « Je me souviens du chapiteau qui était dressé ici, place de la Résistance, au moment de Noël. » C’était au début des années 1980. « On venait récupérer nos cadeaux et assister à un spectacle. C’était magnifique. » Tout en exhumant ses souvenirs, Mohamed jette un regard, mi-ironique, mi-agacé, vers les marches de la Maison du Peuple transformées en tribune. C’est là que les élus de la région se sont massés, écharpe tricolore en bandoulière. « Les élections présidentielles approchent… Certains n’ont que cette échéance en tête. » Alors que Marie-Guite Dufay, présidente (PS) de la grande région Bourgogne/Franche-Comté est copieusement huée au moment de saisir le micro, une pancarte émerge à proximité, brandie par un cégétiste, avec un slogan sans équivoque : « Pas là pour Meslot [le maire LR de Belfort], encore moins pour les socialistes, mais avec les salariés en lutte. »

    A 74 ans, Claude est lui aussi venu manifester son soutien à ces salariés en lutte. Aux « Alsthommes », il doit beaucoup. Retraité, il a exercé, aux côtés de son épouse, la profession de coiffeur, de 1970 à 2005. Leur échoppe était amarrée rue Voltaire, une petite artère perpendiculaire à l’avenue Jean-Jaurès qui était autrefois l’épine dorsale du quartier ouvrier de la Cité du Lion. « Dans les années 1970 et 1980, plus de 50 % de notre clientèle était composée de salariés d’Alstom et de Bull et de membres de leur famille. » Une production de locos et motrices TGV à Belfort, lui y croit encore. Il veut en tout cas s’en persuader. « Et pourquoi cela ne serait-il pas possible ? », interroge-t-il. « La direction d’Alstom doit tenir compte de tous ces gens descendus aujourd’hui dans la rue. C’est aussi au gouvernement d’agir, là, maintenant, tout de suite ! »

    Alors que le cortège s’engage lentement et en silence dans le faubourg des Ancêtres en direction du pont Carnot et de la préfecture, un manifestant, de toute évidence ancien salarié d’Alstom, lâche à son voisin : « T’as vu, j’ai sorti une relique. » Il parle du T-Shirt blanc, siglé Alstom, qu’il a jeté sur ses épaules. La relique a dû subir pas mal de lavages : les lettres, défraîchies, n’ont plus leur netteté originelle.



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  • Les assassins de l'école habitent la rue de GrenelleDes enfants dans une cour d'école à Paris, en octobre 2014. (THOMAS SAMSON / AFP)

    Carole Barjon, dans son ouvrage "Mais qui sont les assassins de l’école ?" (1), s’alarme de la faillite de l’enseignement du français. Dans son viseur, les excès du courant "pédago" qui depuis 30 ans façonne les réformes scolaires.

     

    D'abord, des sourcils dubitatifs qui se lèvent. Encore un livre sur cette querelle scolaire tellement française entre les "pédagos" laxistes et les "réacs" élitistes ! Encore un pamphlet sur cette guerre de tranchées qui fige depuis des lustres le paysage éducatif. Meirieu contre Finkielkraut, le savoir être contre les savoirs, le niveau qui monte contre le niveau qui baisse, la méthode globale contre la méthode syllabique : c'est bon, on a donné, rien de nouveau sous le soleil.

    Et puis ce titre, tout de même, "Mais qui sont les assassins de l'école ?" Son outrance sent tellement le parti pris, voire le règlement de comptes, que décidément non, passons notre chemin, laissons les généraux en chef des deux écoles faire un sort à l'ouvrage que notre consœur Carole Barjon consacre à la faillite de l'enseignement du français.

    "Mais qui sont les assassins de l'école ?",
    Robert Laffont (Mauvais esprit), 222 pages, 18 euros

    Et puis, et puis, et puis... Au fil des pages, une évidence s'impose : si "les assassins de l'école", Philippe Meirieu, François Dubet et consorts sont étrillés par l'auteure, le livre ne bascule pas pour autant dans la défense passéiste des "sauveurs" de l'école, arc-boutés sur la certitude que tout était mieux avant, et qu'il aurait suffi de garder les méthodes comme les contenus des années 1960 pour que notre école aille bien au XXIe siècle.


    En finir avec les "héritiers"

    Une fois rassuré sur ce point, une autre bonne raison d'avaler "les assassins de l'école" s'installe chapitre après chapitre : Carole Barjon oblige d'une certaine manière le lecteur "pédago-compatible" à penser contre lui-même.

    Comment ? D'abord en soulignant honnêtement la bonne foi de tous ces militants d'une école qui voulait mettre "l'élève au centre". Une bonne foi de gauche : c'est au nom de la lutte contre les inégalités scolaires qu'ils se sont battus pour réformer l'enseignement ; c'est dans le sillage de Bourdieu et pour en finir avec "les héritiers" qu'ils ont bataillé contre la culture élitiste dominante.

    C'est là que les difficultés commencent pour les "pédagos" : plus personne ne conteste que la reproduction des élites continue de très bien se porter en France, et que l'école y prend toute sa part.

    Un début de mea culpa

    Ensuite, l'auteure de "Qui sont les assassins de l'école ?" appuie son réquisitoire sur des travaux d'universitaires... disciples de Bourdieu précisément ! Carole Barjon cite notamment deux professeures en sciences de l'éducation, Sandrine Garcia et Anne-Claudine Oller :

    "La baisse du niveau en lecture et en orthographe [...] est fortement liée au monopole du progressisme politique par des 'spécialistes' [sic] de l'apprentissage de la lecture." (1)

    Enfin, pour boucler la boucle de cette descente en flammes, la journaliste de "l'Obs" arrache à ses interlocuteurs de quasi mea culpa, ou à défaut des concessions sur "les erreurs" commises. Au printemps 2016, Philipe Meirieu lui confie ainsi :

    "A l'époque, tout le monde [sic] disait, à la suite de Bourdieu, des trucs du genre 'il faut partir de ce qui intéresse les masses', ou bien 'il faut apprendre sur des écrits fonctionnels' (affiches, panneaux, modes d'emploi). Moi-même, j'ai dit qu'apprendre sur des notices n'était pas pire qu'apprendre dans des manuels débiles. C'était dans l'air du temps, c'était Bourdieu avec la culture perçue comme une violence symbolique. On a eu tort."

    François Dubet ? "L'école française accentue l'effet des inégalités sociales sur les inégalités scolaires. (...) C'est une énigme...", confie-t-il au sortir d'un rendez-vous avec l'auteure.

    Prêts pour le débat ?

    Il y a in fine deux manières de lire "Qui sont les assassins de l'école". En refusant de brûler avec l'auteure ceux qu'on a adorés, par crainte de se retrouver catalogué dans le camp des "réacs". En acceptant au contraire de partager avec les accusés numéro un et leurs héritiers le constat d'échec de la lutte contre les inégalités scolaires.

    A lire Carole Barjon, on se dit que ses "assassins" sont mûrs pour sortir le débat scolaire de l'affrontement stérile avec le camp de l'école d'avant. Ce dernier y est-il prêt, ou ses fantassins préfèreront-ils se mettre le doigt dans l'œil en estimant que la défaite de la pensée "pédago" signe leur victoire ?

    Paul Quinio

    Extraits de "Mais qui sont les assassins de l'école ?"

    1. "On peut très bien réussir dans la vie sans maîtriser l'orthographe"

    Septembre 2003. Assise avec d'autres parents d'élèves, dans une salle de classe du collège Pierre-de-Ronsard à Paris, j'assiste à la réunion de rentrée de la classe de sixième que mon fils vient d'intégrer. (...) Une dame interroge le professeur principal et professeur de lettres : "Allez-vous faire des dictées ?" Interloquée, je ne comprends pas sa question. Le professeur, en revanche, n'a pas l'air étonné par la demande : "Vous savez, madame, aujourd'hui, on [qui est ce 'on' ?] estime que les dictées ne sont pas forcément la meilleure manière d'évaluer le niveau d'orthographe des élèves. Il y a beaucoup d'autres moyens." Ah... ? "Du reste, continue-t-elle, l'orthographe n'est pas le critère essentiel pour établir le niveau d'un élève en français." C'est sans doute vrai, mais il me semble que cela y participe pourtant. Je suis intriguée par ce "on" dont elle vient de parler et qui semble désigner quelque autorité occulte. Et assez étonnée par le peu d'importance qu'elle paraît accorder à l'orthographe...

    Un jeune père, en jean et baskets, manifestement aussi incrédule que moi, insiste : "Euh, excusez-moi, mais je croyais que les élèves étaient supposés maîtriser l'orthographe et la grammaire à la fin du primaire ? D'après vous, quand est-ce que ce sera le cas ?" Puis, il ajoute en riant : "Puis-je espérer qu'en classe de seconde, ma fille m'enverra des cartes postales qui ne seront pas truffées de fautes ?" Réponse de l'enseignante, qui sourit elle aussi : "Vous savez, aujourd'hui on considère que l'apprentissage de la langue française se fait tout au long du secondaire jusqu'à la terminale." Silence dans la salle. Elle poursuit : "Et puis, monsieur, aujourd'hui, on peut très bien réussir dans la vie sans maîtriser l'orthographe. Moi-même, j'ai un neveu qui réussit très bien dans l'informatique et qui fait encore beaucoup de fautes." Sa conclusion vaut d'être citée : "Du reste, aujourd'hui, il y a des ordinateurs qui corrigent l'orthographe"... Je suis sidérée.

    2. "Qui sont les responsables de ce désastre ?"

    Les lycéens et les jeunes adultes d'aujourd'hui payent au prix fort des décennies de choix pédagogiques douteux et de mauvaises méthodes de lecture. Ils payent dans tous les sens du terme, à en juger par la prolifération des entreprises de formation en français et orthographe, destinée à savoir rédiger correctement une lettre de motivation ou un CV... Les chiffres sont là, implacables : selon les enquêtes, 20% d'élèves ne maîtrisent pas la langue française à l'entrée en sixième. Ce chiffre grimpe même à 25% en fonction des critères retenus. Après trente ans de réformes en tous genres, toutes destinées à lutter contre les inégalités scolaires, le mal n'a fait qu'empirer. La France est ainsi parmi les plus mal classés des pays de l'OCDE pour ce qui concerne les élèves en situation de précarité. Et ce, malgré tous les programmes d'action mis en œuvre, qu'il s'agisse de la création des zones d'éducation prioritaires (ZEP), des divers plans d'accompagnement ou des multiples formes de "remédiation". Or, ces disparités, notent les sociologues Sandrine Garcia et Anne-Claudine Oller, "ne sont plus des inégalités dues à l'accès à l'éducation", mais bien "des inégalités de réussite scolaire", suivant les établissements, les contenus de l'enseignement et les méthodes employées. Résultat : environ cent quarante mille jeunes sortent chaque année du système scolaire sans qualification, soit près d'un million et demi sur dix ans.

    Comment a-t-on pu en arriver là, dans une démocratie comme la France, longtemps enviée pour la qualité de son système éducatif ? Qui sont les véritables responsables de ce désastre ? (...) Pour comprendre l'origine de cette faillite, j'ai voulu connaître les auteurs, ou plutôt les fauteurs, des politiques éducatives qui y ont conduit. Les identifier, afin de comprendre ce qu'ils avaient en tête au moment où ils ont conçu ou appliqué ces nouveaux contenus, ces nouvelles pratiques pédagogiques, ces nouvelles méthodes d'apprentissage de la lecture et d'enseignement du français, ces nouvelles règles de grammaire.

    3. "Ceux qui voulaient rendre l'école moins inégalitaire en sont arrivés à la rendre plus injuste"

    À l'heure de la transparence et de la traçabilité dans tous les domaines, j'ai voulu savoir ce que ces réformateurs mal inspirés pensent du résultat de leurs initiatives et s'ils en éprouvent aujourd'hui des regrets, voire des remords. Comment des gens, en principe sains d'esprit, ont-ils pu engendrer de telles aberrations, un tel charabia en grammaire, un tel jargon, dont le fameux "référentiel bondissant" pour désigner un "ballon" est l'exemple le plus connu... Cette expression, qui a fait florès, aurait pu, dit-on, être inventée par Claude Allègre pour mieux fustiger le "mammouth". Je ne crois pas que les tenants des nouvelles pédagogies aient cherché à détruire le système par principe. À l'origine, la plupart d'entre eux étaient animés des meilleures intentions du monde. Ils voulaient libérer une école trop "caporalisée" à la fin des années 1950, comme le dit Jean-Pierre Chevènement. Ils voulaient lutter contre les inégalités scolaires et contribuer à l'épanouissement des élèves. Mais, comme on sait, les plus belles utopies se révèlent souvent meurtrières. Trop de ces pédagogues se sont mués en "pédagogistes".

    Parmi ceux que je suis allée interroger, quelques-uns ont tenté de me décourager sur le mode : "Comment ? Vous à 'l'Obs' [sous-entendu : journal de gauche sérieux], vous n'allez pas tomber là-dedans..." Eh bien, si, à "l'Obs", on se pose, et on doit poser aussi les questions les plus fâcheuses, fussent-elles exploitées par d'autres que nous. Aucune, surtout en matière d'éducation, ne saurait être taboue. Certains, avec un rien de commisération, ont insinué que je prenais le problème par le petit bout de la lorgnette : "L'éducation est un problème d'une rare complexité. C'est autre chose qu'un accent circonflexe de plus ou de moins." Voilà le genre de propos édifiants qu'on peut entendre, quand on se risque à ouvrir des débats gênants sur l'apprentissage de la lecture et de l'écriture...

    Au nom d'une présumée "hauteur de vue", d'une "vision de long terme" et de la volonté d'une "approche globale", toutes choses évidemment nécessaires pour penser l'avenir de l'école, on a souvent oublié de prendre en compte l'expérience des enseignants dans les classes et de s'interroger sur l'efficacité des méthodes employées. Bref, les réalités du terrain. Au profit d'abstractions fumeuses dont les élèves ont été les premiers à pâtir.

    Non, il ne s'agit pas seulement du malheureux accent circonflexe, mais d'une affaire bien plus grave. Comment, inspirés à l'origine par les meilleures intentions du monde (lutter contre l'inégalité scolaire), les nouvelles pédagogies, assorties de nouvelles méthodes d'enseignement, ont-elles abouti à compromettre l'apprentissage de la langue française, mais aussi à aggraver les inégalités, au point d'aboutir à ce que le philosophe Marcel Gauchet qualifie de véritable "fracture éducative" ? Paradoxe terrible : ceux qui voulaient rendre l'école moins inégalitaire en sont arrivés à la rendre plus injuste."

    Paul Quinio

    Paul Quinio

    Journaliste

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  • Bahamas Leaks

    La commissaire européenne avait oublié sa société offshore

    Par Alexandre Léchenet 22 septembre 2016 à 14:33     LIEN
     
     
     
     

    Neelie Kroes en 2012 à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), alors qu'elle était commissaire européenne à la société numérique Photo Eric Piermont. AFP

    Les révélations des «Bahamas Leaks» montrent que Neelie Kroes, commissaire européenne de 2004 à 2014 a omis de mentionner qu’elle dirigeait une société offshore, et ne l’a quittée qu’en 2009.

    Après l’arrivée de José Manuel Barroso chez Goldman Sachs, la précédente Commission européenne est concernée par une nouvelle histoire de mélange des genres. A l’occasion d’une enquête internationale sur les sociétés offshores enregistrés aux Bahamas, la Süddeutsche Zeitung et des médias partenaires révèlent que Neelie Kroes, ancienne commissaire européenne de 2004 à 2014, a été administratrice d’une société offshore jusqu’en 2009.

    Neelie Kroes a été commissaire européenne à la Concurrence de 2004 à 2009 dans la première commission de José Manuel Barroso, puis vice-présidente et commissaire à la Société numérique dans la seconde commission de 2009 à 2014. Elle est arrivée à ce poste après avoir été ministre des Transports au Pays-Bas de 1982 à 1989 puis des passages dans le privé, siégeant au conseil d’administration de Volvo, McDonald’s ou Thales. Elle a listé en arrivant près de 25 liens avec différentes entreprises, en faisant l’une des commissaires avec le plus de risques de conflits d’intérêts.

    Ses dix années à la Commission ne furent qu’une pause au service du public. Elle a, depuis 2014, repris le chemin des conseils d’administrations, conseillant Uber sur les politiques publiques ou la banque d’affaire Merryl Lynch. Des nominations qui faisaient déjà grincer quelques dents.

    Lire sur ce sujetLes bonnes affaires des anciens commissaires

    Les révélations des «Bahamas Leaks» montrent l’implication de l’ancienne commissaire dans une entreprise offshore, Mint Holdings Limited «du 4 juillet 2000 au 1er octobre 2009». La société était dirigée par Amin Badr-el-Din, un proche conseiller du prince héritier des Emirats arabes unis. Elle a été constituée en 2000 pour tenter de racheter l’ensemble des actifs internationaux d’Enron, qui fit faillite en 2001, sans succès. «Si la négociation avait abouti, […] Mint Holdings serait devenue le gestionnaire effectif de ces actifs» et «la vision stratégique de Mme Kroes aurait pleinement bénéficié» à la société, explique au Monde Badr-el-Din.

    Neelie Kroes n’a quitté cette entreprise qu’en octobre 2009, deux mois avant son second mandat. Le fait que Neelie Kroes, sommée de quitter toutes ses fonctions en arrivant à la Commission, soit restée tout au long de son premier mandat à la direction d’une entreprise interroge. Tout comme le fait qu’elle n’en ait jamais fait mention dans les multiples déclarations d’intérêt qu’elle a dû signer lors de son entrée en fonction. Le lien entre ces activités sensibles de commissaire à la Concurrence et les conseils qu’elle aurait pu être amenée à donner sur les questions d’énergie posent également question.

    Selon la commissaire, interrogée par les médias enquêtant sur les «Bahamas Leaks», elle n’a été que «directrice non exécutive» de cette société, qui «n’a jamais été opérationnelle». Elle a également concédé qu’elle aurait dû mentionner cette activité et qu’elle a informé l’actuel président de la Commission, Jean-Claude Juncker, de cette erreur après avoir été contactée par les journalistes. La porte-parole du président a indiqué jeudi matin qu’il avait demandé des clarifications à Neelie Kroes.

    .@MargSchinas answering a question on former Commissioner Neelie Kroes. @JunckerEU seeks clarification. Establish facts first.

    Le bureau européen de Transparency International condamne cette erreur. Les deux seules sanctions possibles, explique-t-il, seraient soit trop sévères (la suppression de sa retraite de commissaire) pour cette omission, soit inutile (l’arrêt de sa compensation de fin de mandat qui s’arrête très prochainement). La meilleure solution selon l’ONG serait une déclaration forte de la Commission expliquant que «Kroes a fait une erreur» ainsi qu'«une feuille de route claire pour éviter que ces événements puissent se reproduire et une liste élargie de sanctions qui pourraient être prises lorsqu’il est prouvé que des anciens commissaires n’ont pas suivi les règles».

    Ces nouvelles révélations arrivent alors que la nomination de José Manuel Barroso chez Goldman Sachs continue de faire polémique. Après un été silencieux, Jean-Claude Juncker a annoncé mi-septembre qu’il allait saisir le comité d’éthique pour étudier ce transfert«A eux deux, Mme Kroes et M. Barroso symbolisent la même dérive inacceptable, celle du conflit d’intérêts de responsables politiques, qui passent plus de temps à se servir qu’à servir les citoyens», condamnent les députés européens socialistes dans un communiqué. Ils demandent l’ouverture d’une commission d’enquête après les révélations des «Panama Papers» soit étendue aux «Bahamas Leaks».

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  • « Bahamas Leaks » : l’ex-commissaire européenne à la concurrence avait une société offshore cachée

    Neelie Kroes, ex-commissaire européenne à la concurrence (2004-2009) de la Commission Barroso, a été directrice, entre 2000 et 2009, de Mint Holdings Limited, une société enregistrée aux Bahamas. Selon nos informations, l’existence de cette société offshore n’a jamais été révélée aux autorités bruxelloises.

    LE MONDE | 21.09.2016 à 19h57 |LIEN              Par Maxime Vaudano, Jérémie Baruch et Anne Michel

     

    Le Monde et les médias partenaires du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) ont eu accès à de nouveaux documents confidentiels, les « Bahamas Leaks », portant sur l’équivalent d’un « registre du commerce » bahamien. Parmi les plus de 175 000 structures offshore enregistrées dans ce paradis fiscal depuis 1990, certaines sont liées à des personnalités politiques de premier plan.

    Les « Bahamas Leaks » en bref

    • Cinq mois après les « Panama papers », Le Monde et ses partenaires du consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) ont eu accès à de nouveaux documents confidentiels sur le monde opaque des paradis fiscaux : les « Bahamas Leaks ».

    • Ces documents obtenus par la Süddeutsche Zeitung portent sur 175 480 structures offshore enregistrées aux Bahamas entre 1959 et 2016. Ils dressent l’équivalent d’un « registre du commerce » pour ce paradis fiscal opaque, levant le voile sur l’identité des administrateurs de certaines de ces sociétés, jusque-là anonymes.

    • Neelie Kroes, ancienne commissaire européenne à la concurrence, détentrice d’une société offshore non déclarée

    Classée cinq années de suite parmi les femmes les plus puissantes du monde par le magazine Forbes, Neelie Kroes, ex-commissaire européenne à la concurrence (2004-2009) de la Commission Barroso, a été directrice, entre 2000 et 2009, de Mint Holdings Limited, une société enregistrée aux Bahamas. Selon nos informations, l’existence de cette société offshore n’a jamais été révélée aux autorités bruxelloises comme elle aurait pourtant dû l’être dans les déclarations d’intérêt remplies par Mme Kroes à son entrée en poste. Elle y affirmait pourtant avoir abandonné tous ses mandats avant son entrée à la Commission.

    Enregistrée au mois de juillet 2000 auprès des autorités bahamiennes, Mint Holdings aurait dû servir à une grosse opération financière qui consistait à racheter plus de 6 milliards de dollars d’actifs à la branche internationale énergie d’Enron, dans le cadre de l’opération « Project Summer ». Cette opération devait être financée principalement par des investisseurs proches de la famille royale des Emirats arabes unis ainsi que par des hommes d’affaires saoudiens. L’état bancal des comptes de la société américaine Enron ainsi que des problèmes de santé du principal investisseur du projet – l’ancien président des Emirats arabes unis, Zayed Al-Nayane, mort en 2004 – ont eu raison du rachat.

    Contactée, Neelie Kroes a d’abord démenti avant de finalement confirmer avoir été nommée « directrice non exécutive » de Mint Holdings. Par l’entremise de ses avocats, elle soutient que sa société n’a « jamais été opérationnelle », et qu’elle n’en a reçu aucun avantage financier. Si elle admet que sa non-déclaration à la Commission était un oubli, Mme Kroes précise néanmoins que le fait qu’elle soit mentionnée, dans les documents que Le Monde a pu consulter, en tant qu’administratrice de la société jusqu’en 2009 « était une erreur administrative » : sa présence en tant que directrice aurait dû, selon elle, être supprimée dès 2002.

    L’ex-commissaire européenne se dit « prête à assumer l’entière responsabilité » de cette omission et en a informé l’actuel président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker. Un porte-parole de la Commission a déclaré qu’ils « allaient examiner les faits avant de faire un commentaire ». Les fonctions de Mme Kroes l’ont en effet conduite à l’époque à œuvrer en faveur de la libéralisation du marché de l’énergie, justement le marché dans lequel évoluait Enron et au sein duquel les Emirats arabes unis occupent une place prépondérante, avec des réserves gazières parmi les plus importantes du monde.

    En 2005, la société Mint Holdings, qui avait perdu son objet initial, a été réactivée pour mener des opérations biens réelles. Ni la nature de ces nouvelles activités ni celle des flux financiers qui ont circulé sur les comptes de Mint Holdings ne sont connues, mais elles restent hautement problématiques pour l’ex-commissaire, qui était encore en place à l’époque. Ce n’est que moins de deux mois avant son changement de portefeuille – elle devient, en 2009, commissaire à la société numérique – que Neelie Kroes démissionne de ses fonctions d’administratrice de Mint Holdings.

    • Les « pantouflards » de la Commission Barroso

     

    L’ancien président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, en 2014 à Bruxelles.

    Les révélations sur l’ancienne commissaire européenne risquent de ternir encore plus l’image d’une institution déjà régulièrement accusée d’être plus sensible au business des lobbys qu’à l’intérêt des citoyens européens.

    L’arrivée de l’ancien président de la Commission européenne entre 2004 et 2014, José Manuel Barroso, chez Goldman Sachs avait déjà provoqué une vague d’indignation, y compris au sein des personnels des institutions européennes, d’ordinaire discrets. Si la Commission se défend en soulignant que le code de conduite des commissaires européens avait été respecté à la lettre par M. Barroso, la médiatrice européenne a relancé la polémique au début du mois, en poussant M. Juncker à soumettre le « cas » Barroso au comité d’éthique.

    Le code de conduite a été réformé en 2011 mais il ne prévoit aucune sanction spécifique et présente de nombreuses faiblesses : selon un rapport paru l’an dernier, un tiers des commissaires qui ont quitté Bruxelles après la fin de la Commission Barroso 2 sont allés travailler pour des multinationales. Parmi eux… Neelie Kroes, qui a été débauchée par Bank of America Merrill Lynch et Uber.

    • Les « Bahamas Leaks » lèvent un peu plus le voile sur les paradis fiscaux

    Les documents obtenus par la Süddeutsche Zeitung et partagés avec l’ICIJ portent sur 175 480 structures offshore enregistrées dans ce paradis fiscal des Caraïbes entre 1990 et 2016. Si certaines de ces informations sont déjà publiques – moyennant une dizaine de dollars par document – en se rendant physiquement au registre du commerce des Bahamas ou à travers sa version en ligne, les informations disponibles dans ces registres officiels sont parfois incomplètes, voire même contredites par des documents issus des « Bahamas Leaks ».

    Les « Bahamas Leaks » permettent aussi de retrouver la trace de plusieurs dirigeants mondiaux en tant que directeurs de structures offshore, comme le ministre des finances canadien Bill Morneau, le vice-président angolais Manuel Vicente, l’ancien émir du Qatar Hamad ben Khalifa Al-Thani (1995-2013), l’ancien premier ministre de Mongolie Sükhbaataryn Batbold (2009-2012) ou encore l’ancien ministre des mines colombien Carlos Caballero Argaez.

    Le consortium ICIJ, qui a coordonné cette nouvelle publication, a décidé de rendre publique une grande partie de ces informations (noms des sociétés, dates de création et de dissolution, identité des administrateurs et des intermédiaires, etc.) pour venir enrichir sa base de données en ligne de l’offshore.

    • Secret fiscal aux Bahamas : un pas en avant, deux pas en arrière

    Ces dernières années, les Bahamas avaient joué le jeu de la coopération fiscale, en acceptant de lever le secret bancaire et d’échanger « à la demande » des informations sur des ressortissants étrangers possédant des actifs sur les îles. Les Bahamas ont, à ce titre, été notés « globalement conformes » en matière de coopération par l’Organisation de coopération et de développement économiques, instance chargée par le G20 de lutter contre la fraude et l’évasion fiscale.

    Mais depuis quelques semaines la donne a changé : le passage à un système mondial d’échange automatique d’informations fiscales entre les pays doit se substituer au mode d’échange à la demande. Or, après s’être engagé à utiliser ce nouveau système d’ici 2018, Nassau semble se rétracter, afin de protéger son secteur financier et éviter une fuite de capitaux. Et pour cause, celui-ci pèse pour 20 % du PIB du pays.

    Ce qui différencie les « Bahamas Leaks » des « Panama papers »

    1. L’origine :

    • Les « Panama papers », documents internes du cabinet panaméen Mossack Fonseca, portaient sur des sociétés offshore domiciliées dans une vingtaine de paradis fiscaux différents (Panama, Bahamas, îles Vierges, Hong-Kong, etc.).
    • Les « Bahamas Leaks » portent sur la seule juridiction des Bahamas, mais sur des sociétés immatriculées par 539 domiciliateurs différents (dont Mossack Fonseca).

    2. La nature des documents :

    • Les « Panama papers » révélaient à la fois des informations officielles mais non publiques (comme le nom des administrateurs des sociétés offshore), mais également des informations confidentielles en possession de Mossack Fonseca (courriers, contrats, registres, etc.), qui permettaient parfois de lever le voile sur l’identité réelle des bénéficiaires et les activités de ces sociétés.
    • Les « Bahamas Leaks » sont, pour l’essentiel, un registre du commerce, muet sur le nom des actionnaires, des bénéficiaires et les activités des sociétés offshore bahaméennes.

    3. L’ampleur de la fuite :

    • Les « Panama papers » étaient constitués de 11,5 millions de fichiers portant sur 214 488 structures offshore, soit 2 600 gigaoctets de données.
    • Les « Bahamas Leaks » représentent 1,3 millions de fichiers portant sur 175 888 sociétés offshore, soit 38 gigaoctets.


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  • Chères, très chères notes de frais

    à l'Opéra de Paris

     

     LIEN


    Chères, très chères notes de frais à l'Opéra de... par libezap

     

    Chères, très chères notes de frais à l'Opéra de Paris

    Zapping.

    Des factures de taxi flirtant avec les 100 000 euros, des frais de bouche dépassant les 50 000 euros, ou encore la rénovation du bureau du patron pour 55 000 euros : l'Opéra de Paris (qui réunit les opéras Garnier et de la Bastille) semble mener, en période de restrictions budgétaires, grand train. Des dépenses épinglées par la Cour des comptes qui a dévoilé, hier, son rapport portant sur les exercices 2005 à 2014.

    Si la direction de l'institution assure que «la vis a été serrée», celle-ci va néanmoins devoir s'expliquer : certains des cadres concernés par les frais de taxis disposaient, par exemple, de chauffeurs personnels. On vous en dit plus ici

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  •  

    Le dalaï-lama en France : annulation suspecte d'une conférence à Sciences Po

    Le dalaï-lama en France : annulation suspecte d'une conférence à Sciences PoLe dalaï-lama aux Etats-Unis en 2013 (CHIP SOMODEVILLA / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP)

    Pourquoi la grande école française a-t-elle finalement renoncé à recevoir le leader spirituel tibétain lors de sa prochaine visite en France ? Les spécialistes dénoncent des "pressions chinoises". Enquête.

     

    Le rencontrer, ne pas le rencontrer ? Les visites du dalaï-lama sont un casse-tête diplomatique pour les pays hôtes, la Chine protestant de plus en plus bruyamment chaque fois que le leader spirituel des Tibétains est reçu par un haut responsable. C’est sans doute la raison pour laquelle, lors de sa prochaine visite en France du 12 au 18 septembre, Tenzin Gyatso ne serrera pas la main de François Hollande, ni celle de son "grand ami" Jean-Marc Ayrault.

    Ce que l’on sait moins, c’est que les remontrances chinoises ne pèsent pas seulement sur les dirigeants politiques. Pékin voit d’un mauvais œil la popularité du dalaï-lama auprès du grand public et cherche par tous les moyens à la contrer, n’hésitant pas à exercer des pressions plus ou moins discrètes afin de "décourager" l’organisation de telle ou telle manifestation prévue au programme de ses déplacements.

    Est-ce une mésaventure de ce genre qui est à l’origine de l’annulation soudaine et tardive de la conférence prévue à Sciences Po le 13 septembre prochain ? Les tractations commencent en mars dernier – sous la bénédiction de Robert Badinter. Ravi du succès de sa leçon inaugurale de 2015, l’ancien garde des Sceaux suggère en effet à Sciences Po de confier celle de 2016 au dalaï-lama. Proposition acceptée avec enthousiasme, dans un premier temps. Les aspects pratiques sont fixés et la nouvelle rendue publique. Début juillet, l’AFP mentionne la conférence de Sciences Po en tête des interventions prévues au programme de la visite du dalaï-lama en France.

    Et puis, fin juillet, Sciences Po annule la conférence, discrètement et sans donner de raison. Que s’est-il passé ?

    Une simple question de redondance ?

    Interrogée par "l’Obs", la direction de Sciences Po justifie sa décision par un simple "problème de redondance". Un responsable qui demande à ne pas être nommé affirme :

    "Le dalaï-lama était pressenti pour inaugurer le programme Emouna que nous lançons la semaine prochaine, une nouvelle formation interreligieuse destinée à une trentaine de ministres du culte. Nous étions très contents de valoriser ainsi notre nouveau programme et nous l’avons même tweeté le 5 juillet. Or, le même type d’événement est programmé au Collège des Bernardins auquel nos trente candidats d’Emouna sont d’ailleurs invités."

    Pas d’annulation donc, aux yeux de Sciences Po, plutôt un "remplacement", un simple arrangement pratique concernant une trentaine d’auditeurs. La direction affirme n’avoir jamais envisagé de confier la leçon inaugurale 2016 au dalaï-lama, ni d’avoir programmé une conférence devant un public beaucoup plus large d’étudiants. Selon elle, les discussions ont porté sur un seul thème : le dialogue interreligieux. A la question : "Y a-t-il eu des pressions de la part de l’ambassade de Chine ?", la réponse est "Non".

    Ces affirmations soulèvent d’emblée des interrogations. Vue la notoriété planétaire du conférencier et la concurrence acharnée que se livrent les plus grandes universités du monde pour le recevoir, on imagine mal que le premier établissement français à avoir décroché un de ses célèbres "public talks" ait décidé, après cinq mois de préparation, d’annuler l’événement à cause d’un contenu redondant. Il est de notoriété publique que le dalaï-lama s’exprime sur une foule de sujets brûlants, et Sciences Po n’avait que l’embarras du choix pour suggérer un thème différent de celui du dialogue interreligieux organisé par le Collège des Bernardins.

    Des pressions très courantes

    Pourquoi avoir renoncé à un tel événement ? De source sûre, les représentants tibétains ont été reçus fin mars pour une réunion avec l’état-major de Sciences Po au cours de laquelle une foule de détails ont été réglés : la date de la conférence (le 13 septembre au matin), le lieu (l’amphithéâtre principal de 550 places), la durée (deux heures), le mode de retransmission (web en direct). Il est convenu que le président de Sciences Po, Frédéric Mion, ouvrirait la session, et envisagé que Robert Badinter fasse une brève allocution. Le dalaï-lama devait parler 30 minutes et consacrer le reste de la séance au dialogue avec les étudiants. Il était même prévu qu’après la conférence Sciences Po invite le dalaï-lama et sa suite à déjeuner.

    Restait à préciser le titre exact de la conférence et l’identité du modérateur. La délégation tibétaine avait détaillé le programme des autres interventions à Paris – y compris celle prévue au Collège des Bernardins – et proposé à Sciences Po de choisir un thème parmi ceux qui sont chers au Prix Nobel de la Paix – démocratie, droits de l’homme, harmonie entre les religions, responsabilité universelle, valeurs humaines.

    C’est dans les semaines suivantes que l’enthousiasme de Sciences Po commence à vaciller. Fin mai, la direction suggère innocemment le programme Emouna comme cadre de la rencontre, sans en préciser les limitations. Les Tibétains mettent deux mois à comprendre que Sciences Po a fait en douce une croix sur la grande conférence devant 550 étudiants, et l’a remplacée par une simple causerie avec une trentaine de ministres du culte inscrits à un programme de formation de 18 jours. Finalement, même ce modeste dialogue est annulé, au prétexte qu’il fait doublon avec celui prévu le lendemain au Collège des Bernardins. Et c’est ainsi que l’établissement qui se veut le plus brillant de France passe à côté de ce qui aurait dû être une première prestigieuse.

    "C’est un grand succès pour la Chine, commente Robbie Barnett, directeur du programme d’études tibétaines modernes à l’université Columbia. Il est évident que Sciences Po a cédé aux pressions chinoises, et c’est une triste première pour une université de son rang."

    Le tibétologue affirme que les interventions publiques du dalaï-lama dans les établissements les plus célèbres du monde – de Harvard à Cambridge en passant par les grandes fac japonaises ou indiennes – font systématiquement l’objet de manœuvres diverses de la part des diplomates chinois visant à faire annuler l’événement, ou à tout le moins à réduire sa visibilité.

    "Ces pressions peuvent prendre plusieurs formes, explique Barnett : des conversations 'amicales', des mises en garde plus agressives, voire des lettres comminatoires menaçant d’arrêter la coopération avec la Chine. Il n’existe aucune université aujourd’hui qui n’ait créé de liens avec des établissements chinois. Mais je ne connais pas de grande université qui ait cédé à ce chantage. Pour ne parler que de Paris, le dalaï-lama doit faire une conférence aux Langues’O, et malgré les pressions, Langues’O a tenu bon."

    "Un cercle vicieux"

    Selon les informations de "L’Obs", la direction de l’Inalco a en effet reçu par deux fois la visite de diplomates chinois qui n’ont pas fait mystère de leur mécontentement. Le portier de l’établissement a lui aussi remarqué que l’affiche annonçant la conférence du 14 septembre suscitait l’irritation de Chinois, qui s’empressaient de la prendre en photo d’un air contrarié. Malgré ses importants programmes de collaboration avec une multitude d’université chinoises, Langues’O maintient la conférence prévue devant un public de 200 personnes. "Nous sommes historiquement les premiers au monde à avoir créé un enseignement de la langue tibétaine, avec Saint-Pétersbourg. Chez nous, le tibétain a commencé en 1842, un an avant le chinois, explique fièrement la tibétologue Françoise Robin. La présence du dalaï-lama, qui abordera les questions culturelles tibétaines devant nos étudiants, est à nos yeux parfaitement justifiée".

    "Ne nous y trompons pas, explique Robbie Barnett. Ce que veulent les Chinois, c’est au bout du compte que nous nous autocensurions, sur le modèle de ce qui est déjà la règle à l’intérieur de leur pays. Quand nous cédons à leur pression, nous leur montrons que nous sommes prêts à céder encore plus. Et immanquablement, ils augmentent le niveau de leurs exigences et de leurs pressions, un cercle vicieux qui rend la résistance de plus en plus difficile."

    Pour le tibétologue de Columbia, cette surenchère constante des exigences est un classique du mode de négociation de Pékin. La seule solution raisonnable est de tenir tête.

    La leçon vaut évidemment – et avant tout – pour les politiques. De retour en France cinq ans après sa précédente visite, le dalaï-lama suscite toujours autant d’enthousiasme. 8.000 personnes assisteront à ses interventions publiques à Strasbourg. Mais aucun élu français de premier plan n’a accepté de le rencontrer.

    Ursula Gauthier

    Ursula Gauthier

    Journaliste

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    Loup : pluie d'autorisations de tirs de prélèvement

     
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    © Pascal Melan

    En ce moment, les arrêtés de tirs de prélèvement pleuvent un peu partout dans les Alpes… Et pour certains massifs (Monges) c’est une une quasi éradication qui est ordonnée.

    Nous soutenons l’opération Vigie Loup de l’ASPAS qui consiste à demander aux randonneurs de vérifier les conditions de mises en oeuvre de ces tirs (voir –> ICI). Pour rappel, les tirs peuvent être autorisés seulement :

    - s’il a été constaté la persistance de dommages importants dans les élevages ayant mis en œuvre des tirs de défense,

    - si les élevages ont mis en œuvre des mesures de protection des troupeaux (chiens Patous, barrières, gardes, autres) qui font l’objet d’aides financières de l’Etat.

    - et si les troupeaux demeurent exposés à la prédation du loup.

     

    Liste des tirs de prélèvement toujours en cours à ce jour :

    04 / Alpes de Haute Provence

    - Un tir de prélèvement renforcé pour 4 loups dans les Monges –> ICI.

    05 / Hautes Alpes

    - Deux tirs de prélèvement renforcés sont en cours, 4 loups à abattre au total –> ICI et LA.

    06 / Alpes Maritimes

    - Quatre « tirs de prélèvement renforcés », 12 loups à abattre au total. Les 4 arrêtés en cours : ICI, ICI, ICI et LA. Déjà 4 loups ont été tués dans le département.

    26 / Drôme

    - Un tir de prélèvement d’un loup –> ICI.

    38 / Isère

    - Un tir de prélèvement d’un loup –> ICI.

    En Lozère, un arrêté de tir de prélèvement renforcé avait été pris mais les associations ont réussi à le faire suspendre.

    Lire aussiLoups tués en France au cours de la période 2016-2017

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