Vernon Bogdanor (photo SXS) est professeur au King’s College, professeur émérite à l’université d’Oxford et l’un des plus grands spécialistes au monde en histoire constitutionnelle.

Quelles sont les motivations des électeurs tentés par le Brexit ?

Il existe trois axes d’attirance pour les Britanniques. Il y a le syndrome de la souveraineté, de l’illusion d’un retour à un passé plus glorieux. Doublé du fait que les Britanniques ont toujours entretenu une relation peu chaleureuse avec l’Europe ; il faut ajouter à cela que l’Union européenne ne s’est pas particulièrement couverte de gloire avec la crise financière puis la crise des réfugiés. Et il y a un autre facteur, très frappant, qui est celui que l’on pourrait appeler «la revanche de ceux qui ont été trahis». Ce sont en général des Britanniques, blancs, issus de la classe ouvrière, peu éduqués, et que la vie n’a pas bien traité ces dernières années. On les retrouve dans le nord et sur la côte est de l’Angleterre. Ce sont des populations qui ont longtemps voté travailliste. Mais aujourd’hui, elles rendent responsables de leur vie peu satisfaisante la direction du Labour, l’establishment, les immigrés, les banquiers et l’UE, tous dans un même sac. Ce référendum est lié à une question très polarisante : l’immigration. Lors du dernier référendum, en 1975, l’immigration n’était pas un sujet. Aujourd’hui, les petits revenus blâment les immigrés, et pas le gouvernement, pour leurs problèmes, leurs bas salaires. Voter Brexit, c’est prendre sa revanche sur l’injustice de la vie.

Vous l’avez dit, au cours de la campagne, la question de la souveraineté a été constamment évoquée, pourquoi ?

Des six pays originaux à avoir formé la communauté européenne, en 1958, seule la France existait en tant que nation unifiée depuis plus de deux cents ans. La plupart des membres récents de l’UE n’existaient pas en tant que pays indépendants avant 1919, certains pas avant la chute du communisme en 1989. Par contraste, au Royaume-Uni, le régime politique est resté plus ou moins le même depuis 1689. Notre monarchie date du VIIIe siècle, notre Parlement du Moyen Age. Notre histoire a été évolutive et stable. Le continent a vécu les convulsions terribles de 1789, l’année de la Révolution française, de 1848, l’année de l’échec des révolutions libérales et de 1917, l’année de la révolution soviétique. Pendant toutes ces années, la stabilité a prévalu au Royaume-Uni.

Les différences entre le Royaume-Uni et le continent ont été renforcées par la Seconde Guerre mondiale. L’UE a été créée pour dépasser une histoire teintée par le fascisme et l’Occupation. Elle était supposée éradiquer le passé. Mais les Britanniques sont fiers de leur passé. Ils sont les seuls parmi les plus grandes puissances de l’Europe à n’avoir souffert ni du fascisme ni de l’Occupation. Ils n’ont aucune raison d’avoir honte de ce que leurs grands-parents ont fait il y a soixante-quinze ans. Pour le Royaume-Uni, le patriotisme est un instinct que l’on célèbre, qu’on ne répudie pas. Et aujourd’hui, les «Brexiters» se réclament de cet instinct.

Un vote leave serait contre les recommandations du Premier ministre et de la majorité du Parlement…

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Oui, ce serait une forme de révolution dans un pays qui n’en a pas connu. Ce serait la première fois dans ce pays que le résultat d’un vote, d’un référendum, irait à l’encontre du gouvernement et du Parlement. Lorsque c’est arrivé en France, en 1969, le général de Gaulle a immédiatement démissionné. Que fera David Cameron ? Il se retrouvera très affaibli par un Brexit qui aura été voté par une forte frange de conservateurs, son parti, alors que le remain aura été soutenu par le Labour, les libéraux-démocrates et le SNP écossais.

Le résultat d’un Brexit sera, en fait, la confirmation d’un renforcement des extrêmes. Et un affaiblissement de la sociale-démocratie, qui suit une tendance que l’on constate partout en Europe. Et qui ressemble à ce que l’Europe a vécu dans les années 30.

Que se passera-t-il si le Royaume-Uni se réveille en ayant voté le Brexit ?

Cameron sera probablement fini. Corbyn qui, je pense, secrètement, ne serait pas mécontent d’un Brexit, sortirait renforcé. Et, côté européen, l’idéal serait que Paris et Berlin lancent immédiatement une opération séduction, une relance de l’Europe. Avec pour objectif de montrer aux habitants des autres pays membres, ce que sont, très concrètement, les avantages quotidiens d’être dans l’UE. Finalement, nous répondons à la plus importante question qui ait agité la politique britannique d’après-guerre. Le débat entre ceux qui pensent que la séparation du Royaume-Uni du reste du continent est un axe essentiel pour son existence, et ceux qui disent que ce n’est pas vrai. Cette question a déchiré les partis, détruit des Premiers ministres parce que, finalement, elle renvoie à la plus fondamentale des questions : qu’est-ce que signifie être britannique ?

 

Sonia Delesalle-Stolper