• Le chagrin et la colère - Manifestations en Pologne (1/3 )

    Le chagrin et la colère - Manifestations

    en Pologne (1/3)

    En moins de six mois de gouvernement, les ministres du parti Droit et Juste (PiS) ont réussi un exploit. Ils ont mobilisé une grande partie de la société polonaise contre eux. Les mécontentements ont culminé, ce samedi 7 mai, dans une immense marche à travers Varsovie. Ce fut aussi l'occasion de reprendre mon voyage dans la Pologne sous Kaczynski, du côté de ceux qui disent non, et manifestent.
       

      En moins de six mois de gouvernement les ministres du parti Droit et Juste (PiS) ont réussi un exploit. Ils ont mobilisé une grande partie de la société polonaise contre eux. Les mécontentements s’accumulent, les manifestations de rue, les indignations se sont succédées, comme jamais depuis 1989,  à travers toute la Pologne, pour culminer, ce samedi 7 mai, dans une immense marche à Varsovie qui a rassemblé près de 250 000 personnes pour la défense de la démocratie. Cette fois avec tous les partis politiques d’opposition.

      Les nouveaux gouvernants s’isolent chaque jour davantage. Y compris sur le plan international où ils suscitent de la méfiance tant chez leurs alliés traditionnels que dans les agences de notations. En quelques mois le zloty a perdu un cinquième de sa valeur face à l’euro ou au dollar. Les investisseurs s’inquiètent.

      Varsovie, le 7 mai 2016 © KOD Varsovie, le 7 mai 2016 © KOD

      Sombres perspectives

      C’est dramatique, me disent mes interlocuteurs en cette fin avril. Les atteintes aux règles démocratiques, ces lois votées dans la précipitation, sidèrent. Assomment. La Pologne, si fière de ses vingt cinq dernières années, devient triste et pleure. Beaucoup de Polonais sont abattus, pris par une sorte de chagrin devant tant d’efforts dilapidés. Certes, les dernières années de la Plate forme civique, le parti libéral, qui eut tous les pouvoirs pendant huit ans, ont mal tourné. Les politiciens se sont perdus dans les petites combines et les privilèges. C’était lamentable. Beaucoup ont même voté pour le PiS en espérant plus d’équité sociale, et une bonne morale. Mais là, c’est trop. Toutes mes conversations, à Varsovie ou ailleurs, commencent par un soupir. Ça ne va pas. On est las. Agacé. Ça devient insupportable, me répète-on. Il pleut beaucoup en avril. On m’égraine les noms de gens virés, des incompétents nommés. Ceux qui ont un peu d’humour se consolent avec des anecdotes, d’autres parlent de fascisme, d’exil, de désespoir… Rares sont les optimistes.

      C’est parti pour au moins dix ans, me dit-on sans cesse. Tu verras, ils bloquent tout. Ils peuvent tout maintenant. Władysław Frasyniuk, un des anciens dirigeants de Solidarnosc des plus respectés, héros de la résistance des années quatre vingt, compare Kaczynski au Jaruzelski de la Loi martiale (1981). Et il est vrai que les méthodes se ressemblent. Je reconnais aussi dans ces déclarations une certaine dramatisation si caractéristique de la politique polonaise. Possible, mais je le ressens ainsi, me dit un vieil ami qui fut de tous les combats depuis les années 1970. « La sensation est très négative ». Il faut dire qu’en plus des lois liberticides et des épurations administratives, il y a les médias. Entendre chaque jour, à toute heure, le nouveau discours patriotique et clérical, des mensonges grossiers, des insultes, croiser dans la rue ou dans le métro des portraits du Kaczynski défunt à Smolensk, ou des photos de héros passés, ou voir des néonazis parader dans des églises, est plus que révoltant, affligeant. En quelque mois l’atmosphère s’est embrunie.

      Aussi me regarde-t-on avec indulgence quand je tente une appréciation politique des chances de ce pouvoir. Aleksander Hall, un intellectuel écouté, un libéral plutôt conservateur, issu des mêmes milieux que Lech Kaczynski à Gdansk, mais qui s’en est écarté dès le début des années 1990, publie justement un court essai sur le nouveau régime. Il l’a intitulé Le mauvais changement1, en opposition au « bon changement » du PiS. Pour lui, le projet est clair et la perspective sombre pour la Pologne. Nous nous rencontrons à Sopot, chez mon amie Teresa. « Nous sommes devant un changement complet de système politique, avec la remise en cause de l’équilibre des trois pouvoirs – exécutif, législatif et judiciaire. Kaczynski vise la domination absolue du centre politique, c’est-à-dire de son parti dont il contrôle l’appareil. Il met tout en place en ce moment. C’est très dangereux. » L’homme est calme et sûr de lui. J’essaie de lui soutirer quelques lueurs d’optimisme, je lui suggère les limites du projet. La répression est encore modérée, l’opposition est dans la rue… Il l’admet, il participe aux manifestations. « Ne vous trompez pas, des mesures sont encore à venir, Jaroslaw Kaczynski veut aller vite. Il limitera le pouvoir de l’opposition parlementaire, la rendra impuissante. Il ne la conservera que  comme façade utile, un alibi pour l’extérieur. S’il n’y a pas encore de grande répression, elle viendra, c’est très probable. » Il prévoit d’ailleurs des changements constitutionnels dans ce sens.

      Qualifiée par le président Andrzej Duda de « compromis d’une époque transitoire », l’actuelle constitution, adoptée par référendum en 1997, sera revue. Jaroslaw Kaczynski l’a lui-même annoncé devant la Diète, il y a quelques jours. Un nouveau texte devrait être adopté en 2017, par référendum s’il le faut (il ne dispose pas d’une majorité constitutionnelle). L’opposition refuse d’y travailler, aucune discussion « tant que le PiS ne respectera pas la constitution en vigueur ».

      Varsovie, le 7 mai 2016 © KOD Varsovie, le 7 mai 2016 © KOD

      Je reviens vers Hall et lui demande comment il analyse les manifestations du Comité de défense de la démocratie (KOD). Elles sont puissantes à Gdansk. Il en convient, et y participe. « La société est partagée. La résistance existe, elle se renforce même. Pourtant, si j’en crois les sondages, la base sociale du PiS se maintient. » Les histoires de Cour constitutionnelle restent confuses pour le Polonais moyen. Le versement de 500 zlotys mensuel aux familles qui élèvent un deuxième enfant, ou bien les discours de défense de la souveraineté nationale face aux diktats extérieurs, sont plus efficaces. Ils consolident le noyau dur de l’électorat du PiS. « Vous savez, une partie de la société polonaise souhaite un homme fort à la tête de la nation, un homme qui la conduit sans hésitation. »

      La division de la société s’aggrave. Une étude réalisée en février tente d’identifier ces deux camps2. On y découvre d’abord qu’une partie de l’opinion (12% à ce moment) soutient à la fois les autorités et le KOD qui manifeste depuis cinq mois contre les lois du PiS, alors que les deux camps sont d’égale importance avec une légère avance pour le KOD à ce moment (34% contre 30%). Cette avance a dû se renforcer depuis. Les partisans du KOD sont majoritairement des femmes, ils sont en moyenne un peu plus âgés (même si le KOD domine chez les 25-44 ans), ils vivent en ville, principalement dans les villes de plus de 500 000 habitants, ils sont éduqués et ils ont généralement de meilleurs revenus. En matière de religion, ils sont moins pratiquants, et politiquement ils se classent plutôt à gauche ou au centre. Ceux du PiS, en revanche, sont surtout masculins, un peu moins âgés (minoritaires chez les retraités !), ils résident plutôt dans les villes moyennes et à la campagne. Leur revenu moyen est plus faible. Ils sont catholiques pratiquants et votent généralement pour la droite radicale (PiS et extrême droite). Ainsi, au fil de ces dernières années les « noyaux durs » des deux camps sont devenus très typés. Ils révèlent deux Pologne opposées. C’est net depuis les résultats électoraux de l’automne3.

      Varsovie, le 7 mai 2016. "Oui à la IIIe république, Non à une IIe Pologne communiste" © KOD
      Varsovie, le 7 mai 2016. "Oui à la IIIe république, Non à une IIe Pologne communiste" © KOD

      La colère monte

      Or, depuis février cette opposition ne cesse de s’approfondir. Les deux mondes s’éloignent, les rapports se tendent. La colère monte. Tous les indicateurs d’opinions sont au rouge. La jeunesse de moins de 25 ans, dont le vote avait fait basculer la majorité en se focalisant sur un rocker démagogue, semble se détacher du gouvernement (78% des sondés de moins de 25 ans ont fin avril, une opinion négative4), l’audience des médias publics s’effondre au point que le directeur de TVP conteste les panels d’enquête ! Les manifestations du KOD en défense de la Cour constitutionnelle et de la liberté des médias sont régulières et toujours très suivies (A Lodz, Gdańsk, Poznań, Katowice et Białystok, la semaine dernière), et ce weekend la grande marche de Varsovie est, pour la première fois, co-organisée avec les partis d’opposition.

      La colère grandie et se politise. Le KOD qui s’est structuré sur l’ensemble du pays multiplie les initiatives locales : actions symboliques, discussions et forum, manifestations. Il s’est doté d’un programme élémentaire, fondé sur une douzaine de principes pour défendre et développer « une société citoyenne ». Il limite ses objectifs à quelques thèmes : éducation en organisant des « universités volantes » de la démocratie dans les quartiers ; surveillance des réactions du pouvoir aux recommandations du Conseil de l’Europe et de l’UE ; défense des personnes persécutées ; participation au processus constitutionnel. Il a d’ailleurs déposé à la Diète une « proposition de loi d’origine citoyenne » sur la Cour constitutionnelle, réunissant 100 000 signatures.

      Mais il n’entend pas se transformer en parti ou se substituer à l’opposition parlementaire. Il a d’ailleurs appelé les partis d’opposition – Plateforme civique (PO, libéral), Nowoczesna (libéral), le PSL (agrarien), le SLD (social-démocrate), Inicjatywa Polska (nouvelle gauche), les Verts, et Razem (gauche radicale), a constituer un front uni pour la défense des valeurs européennes et de  l’ordre constitutionnel. PO et le parti Razem n’ont pas voulu. L’initiative, baptisée « Równość, Wolność, Demokracja » (Egalité, Liberté, Démocratie), est à l’origine de la manifestation du 7 mai. Le succès du rassemblement auquel les deux partis récalcitrants ont fini par se rallier, est très significatif de cette polarisation. Et si le gouvernement fait comme si de rien n’était, il n’est pas certain qu’il pourra tenir cette morgue longtemps.

      D’autant que la contestation ne se limite plus à une opposition gouvernement/société. Elle gagne les institutions publiques, en particulier la justice. Le 26 avril, la Cour suprême réunie en assemblée générale a rappelé le gouvernement à l’ordre. Elle lui a signifié que lorsque la Cour constitutionnelle émettait un verdict, y compris lorsqu’il invalidait une décision de l’exécutif, ce verdict faisait loi et sans appel. Le lendemain, les juges de la  Haute Cour administrative (CAS) ont adopté une résolution identique, statuant que « de manière générale les arrêts de la Cour constitutionnelle s’imposent à tous et sont définitifs ».  En plus ils critiquent les propos de la porte-parole du groupe parlementaire du PiS qui avait qualifié l’assemblée générale des juges de la Cour suprême de « club de copains » acoquinés pour soutenir les choix douteux de la précédente équipe au pouvoir.  Ainsi les trois principales cours qui, de par la constitution, garantissent l’indépendance du pouvoir judiciaire et la conformité des lois, se sont prononcées contre les lois du PiS. Dans le même esprit plusieurs conseils municipaux de grandes villes (Varsovie, Lódz, Poznań) ont décidé, mi avril, d’appliquer dans leurs dispositions juridiques, les décisions de la Cour constitutionnelle même lorsqu’elles ne sont pas publiées au Journal Officiel.

      Varsovie, le 7 mai 2016 © KOD
      Varsovie, le 7 mai 2016 © KOD

      Dès lors, cette marche du 7 mai, succès incontestable, pourrait être une étape décisive. On sent bien, malgré les rodomontades et l’insolence de ses portes paroles, que le PiS est fragilisé par ces rebellions. Kaczynski essaie d’éteindre quelques incendies, comme par exemple la proposition de loi interdisant complètement l’IVG soutenue par l’Eglise. Il serait personnellement intervenu auprès de l’épiscopat pour modérer ses ardeurs. Il faut dire que la révolte des femmes n'était pas attendue (j’y reviendrai). De même, le groupe parlementaire du PiS a proposé récemment un « compromis » sur le fonctionnement de la Cour constitutionnelle. Il y intègre quelques recommandations de la Commission de Venise du Conseil de l’Europe, sans pour autant revenir sur l’essentiel de la loi votée en janvier. Les optimistes diront que Kaczynski commence à céder. Il s’agit plus probablement d’une manœuvre. Connaissant la réponse, cette proposition aurait pour but de stigmatiser la Cour comme responsable du blocage, et partant du discrédit de la Pologne. Dans une lettre privée au professeur Andrzej Rzepliński, Président de la Cour, que révèle la presse, le ministre des Finances, lui demande de ne pas prendre la parole publiquement d’ici au 13 mai, date à laquelle l’agence de notation Moody’s fera connaître  la note  qu’elle décerne à la Pologne. Le ministre explique vouloir éviter que le coût de la dette publique ne s’aggrave du fait d’une nouvelle dégradation de la note ! Kaczynski aurait lui-même tenté de faire cédé l’inflexible président de la Cour. En vain. Pire, le président Rzepliński confirme que le nouveau projet de loi du PiS n’est pas, lui non plus, conforme à la Constitution.

      Plus sensible qu’il ne paraît aux réactions étrangères Jaroslaw Kaczynski espère beaucoup du sommet de l’OTAN prévu à Varsovie en juin, accompagné d’exercice militaires en Pologne. 31 000  soldats venant  de 23  pays (dont 14 000 des Etats-Unis) s’entraineront à  répondre à une agression militaire semblable à celle qu’ont livrée les Russes contre l’Ukraine en 2014. Cela devrait conforter la Pologne dans sa position stratégique, rassurer les Polonais face à la menace russe, mais il n’est pas évident que ses alliés seront ravis d’apprendre que la constitution de ce pays n’est pas respectée par son gouvernement.

      En face, on s’efforce de maintenir la pression, sans pour autant se satisfaire du succès des manifestations. Comme le remarque une journaliste dès le 8 mai, « s’enivrer de ce succès serait la meilleur façon de dilapider notre grande force.[5] » La solution sera longue à venir, elle passera sans doute par des affrontements moins pacifiques, mais il semble guère envisageable que le PiS parvienne à maîtriser une telle société. On peut imaginer, bien sûr, que le projet de Jaroslaw Kaczynski aboutisse un jour, mais dans l’état actuel du rapport de force c'est incertain.

       

        A suivre… prochains épisodes : La révolte des femmes. 2/3 ; Faut-il rebaptiser la Pologne ? 3/3

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