• Pour Leonard Cohen, un carré d’as en guise de chant d’adieu

    Pour Leonard Cohen, un carré d’as en guise de chant d’adieu

    « I’m out of the game » chante, à quatre reprises, le Canadien dans son ultime album, « You Want It Darker ». Il s’est pris au mot.

    LE MONDE | 11.11.2016 à 10h17 • Mis à jour le 11.11.2016 à 16h51 | Par Aureliano Tonet

     

    « I’m out of the game » : « Je quitte le jeu. » Leonard Cohen est de ces poètes qui aiment verser dans la répétition, par petites gorgées ou par grandes goulées, comme on récite prières, mantras, psaumes, sésames, incantations porte-bonheur. Dans son ultime album, You Want It Darker, publié le 21 octobre, trois semaines avant sa mort, jeudi 10 novembre, ce vers revient quatre fois, « I’m out of the game », disposé en carré d’as, funèbre et léger : à deux reprises dans la chanson-titre, You Want It Darker, avant deux nouvelles occurrences dans Leaving the Table, autre sommet du disque.

    Par le passé, le Canadien avait déjà mis sur le tapis son trépas, il semblait même en tirer certain frisson, certaine vitalité : réécoutez A Singer Must Die (1974), Death of a Ladies Man (1977), voire Tower of Song (1988), vous entendrez un homme frémir de l’éventualité de sa perte, joie et effroi mêlés.

    Alors, pourquoi s’attarder sur ce double coup double ? Parce que c’est un chant d’adieu, et qu’on ne s’en va pas n’importe comment quand on a écrit Hey That’s No Way to Say Goodbye. On soigne sa sortie. Celle-là lui ressemble : Cohen nous quitte sur une dernière gageure, beau joueur, maître chanteur.

    Rien ne va plus

    A-t-il pactisé, dans quelque désert secret, avec David Bowie, Prince, Bob Dylan et d’autres ? Se sont-ils concertés pour faire de 2016 une cérémonie à l’ancienne, une « Old Ceremony » où le Ciel, façon croupier de casino, désignerait les grands défunts au hasard des jets de dés ? Ont-ils pris les paris, tentant, par une apparition subreptice de dernière minute – sortie d’album, concert, prix Nobel –, de déjouer le sort ? Le Canadien a-t-il attendu l’élection, la veille de sa mort, du joker Trump pour se retirer sur un ultime coup de poker ?

    « If you’re the dealer/I’m out of the game. » Si le vers emporte le morceau, c’est qu’il résume à la perfection la passion du jeu de Cohen, les enjeux même de sa poésie, limpide, ludique, jamais timorée, toujours téméraire, scandée par une suite de défis kitsch et spirituels – se mesurant ici à l’électro, au gospel ou à la country, pariant là sur l’existence de Yahvé ou de Buddha, courtisant les muses en impeccable gentlemensch-courtier. Génie littéraire ? Who knows. Génie littéral, sûrement : lui sait comme personne se prendre au mot, se pendre à eux.

    Certaines chansons sonnent comme des rançons. Ces « I’m out of the game » semblent faire les frais de I’m your man (1988), où il empochait la mise amoureuse d’un ton amusé : « If you want a lover (…) Here I stand/I’m your man. » Là, l’heure est plus grave, la voix aussi : j’étais votre homme, je ne le suis plus, il n’y a plus rien à suivre, rien ne va plus. Cohen quitte la table, ni vainqueur, ni défait ; il ne peut plus jouer, ne le veut plus, se couche, hors course hors jeu. Ainsi l’a-t-il décidé, ainsi soit-il : dernières volontés du poète, vitalité éternelle de sa poésie.



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  • Commentaires

    1
    Samedi 12 Novembre 2016 à 07:13

    Il était prêt à partir dans une autre dimension. Il a donné tout ce qu'il avait à donner dans celle-ci. Plus rien ne l'y retenait.

    Léonard Cohen faisait parti de ma vie musicale. Je n'ai jamais cessé de l'écouter toujours avec le même plaisir. Bon vent Mr Cohen

    2
    Dimanche 13 Novembre 2016 à 23:25

    J'adore aussi! un grand humaniste engagé Qui est allé rejoindre les étoiles.... BIses!

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